Marilène Meckler

(née Roudès)

                                                         Voyage en poésie

 Quelques poèmes écrits au retour de voyages : Antigua, Mexique, Yellowstone, Au Pays Navajo, Née en Inde, Le vieil homme (Chine), Fille Ouzbèque, Porteuses d'eau (Inde), New York, Birmane, Mississipi, Apprenti-moine (Laos), Femmes Rabari (Inde), Vietnamiennes, Iguaçu, Samba (Brésil).

Antigua

 

(Guatemala)

 

Au pays des couleurs qui chantent les histoires,

Sans répit, protégeant des foudres du volcan,

Les trésors d’un empire ébloui de victoires,

Tu caches ton secret sous l’aile du toucan.

 

Tous les bougainvilliers jalousent, dès l’aurore,

Ta palette de peintre, amoureux du soleil.

La nuit n’ose venir car ton pinceau picore

Ocres et vermillons, même dans son sommeil.

 

Pour tes jardins secrets, pour tes blanches églises,

Ton âme a les soupirs des infantes, jadis,

Quand l’orgue triomphant lançait des vocalises,

Près du retable d’or incrusté de lapis.

 

Ton charme suranné, dans le soir, nous envoûte.

De tes cendres, toujours, tu renais, fièrement,

Voluptueuse, calme et réfractaire au doute.

Tes fontaines en pleurs trouvent l’apaisement.

 

À chacun de tes pas, s’ouvrent les orchidées.

Ta plume de poète est celle du quetzal,

Cet oiseau qui se meurt sous des lunes ridées,

Lorsqu’on le met en cage, instant de noir cristal !

 

Admirant ce héros né sous la forêt vierge

Qui transporte, en son bec, la lumière du jour,

Tu gardes le passé dans un berceau de serge

Où s’allument  les yeux du véritable amour.

 

 Tiré de mon recueil "Dans le secret de mes silences"

     L'église de San Juan Chamula    

                                 

                            (Mexique)

 

Ils viennent, en famille, allumer, par milliers,

Les espoirs d’un meilleur et les feux des bougies,

Quittant les hauts plateaux, sous les bougainvilliers,

La prière serrée, entre leurs mains rougies.

 

L’église à l’âme indienne ouvre, tout grand, sa croix,

Comme une mère aimante, aux rites du chamane ;

Chaque offrande païenne endort les désarrois

Et les pires douleurs desquels la plainte émane.

 

Leurs yeux buveurs d’eau noire aux volcans assoupis

Ne quittent plus les Saints du règne catholique,

Revêtus de couleurs, debout sur les tapis

Du panthéon maya prenant l’air angélique.

 

Lorsque l’alcool devin, sur la flamme, soufflé,

Dans les embrasements, lit de cléments augures,

Des poules et des œufs, sur l’autel étoilé,

Garnissent le panier des puissances obscures.

 

Les branches de sapin dont ils couvrent le sol

Invitent la forêt, dans leur blanc sanctuaire :

Esprits des bois secrets qui rêvent d’un envol

Pour les rives d’azur d’un sauvage estuaire.

 

Ensemble, ils rejoindront la terre des aïeux,

Rassurés pour demain, le cœur en bandoulière.

Sur leur nuque, posé, l’astre* victorieux

A réduit, à jamais, les lunes, en poussière.

 

 

* L’astre est le soleil. Les mayas effectuaient des sacrifices humains, pour lui donner la force de vaincre la nuit.

 

Tiré de mon recueil "Dans le  secret de mes silences"

                Yellowstone

Sur la douleur, posée, est comme un talisman.
La forêt dégrafait ses fourrures d’ébène,
Pour un appel des dieux trouant l’éternité.
Fumerolles, geysers, en leur transe lointaine,
Éveillaient les esprits du volcan redouté.
Des eaux saphir, turquoise habillèrent de brume
La peau si chaude et nue, offerte au jour vermeil,
Des sources l’invitant sur leur couche d’écume.
Les roches ont volé ses couleurs au soleil !
Tel un acte de chair, la prière sans âge
Mariait l’âme indienne au lieu surnaturel,
Révélateur d’un rêve à la bouche sauvage
Qu’on nomme Yellowstone, abîme intemporel.
La mémoire vacille au rythme de la danse ;
L’aigle et l’ours imités par le corps du chasseur,
Sous l’immense parure agitée en cadence :
Volent plumes et poils, cailloux porte-bonheur !
Homme déraciné, chaque instant, j’imagine
Le chant de mes aïeuls autour du feu tribal,
Les troupeaux de bisons broutant dès l’origine,
Quelques lambeaux d’aurore au timbre de cristal.
Marilène Meckler (Septembre 2014)Yellowstone
Dans les yeux d’un passé vivant grâce aux légendes,
Court le tambour sacré d’un ancêtre chaman,
Et l’aile de sa main généreuse en offrandes,
Sur la douleur, posée, est comme un talisman.
La forêt dégrafait ses fourrures d’ébène,
Pour un appel des dieux trouant l’éternité.
Fumerolles, geysers, en leur transe lointaine,
Éveillaient les esprits du volcan redouté.
Des eaux saphir, turquoise habillèrent de brume
La peau si chaude et nue, offerte au jour vermeil,
Des sources l’invitant sur leur couche d’écume.
Les roches ont volé ses couleurs au soleil !
Tel un acte de chair, la prière sans âge
Mariait l’âme indienne au lieu surnaturel,
Révélateur d’un rêve à la bouche sauvage
Qu’on nomme Yellowstone, abîme intemporel.
La mémoire vacille au rythme de la danse ;
L’aigle et l’ours imités par le corps du chasseur,
Sous l’immense parure agitée en cadence :
Volent plumes et poils, cailloux porte-bonheur !
Homme déraciné, chaque instant, j’imagine
Le chant de mes aïeuls autour du feu tribal,
Les troupeaux de bisons broutant dès l’origine,
Quelques lambeaux d’aurore au timbre de cristal.
Marilène Meckler (Septembre 2014)

 

Dans les yeux d’un passé vivant grâce aux légendes,

Court le tambour sacré d’un ancêtre chaman,

Et l’aile de sa main généreuse en offrandes,

 Sur la douleur, posée, est comme un talisman.

 

La forêt dégrafait ses fourrures d’ébène,

Pour un appel des dieux trouant l’éternité.

Fumerolles, geysers, en leur transe lointaine,

Éveillaient les esprits du volcan redouté.

 

Des eaux saphir, turquoise habillèrent de brume

La peau si chaude et nue, offerte au jour vermeil,

Des sources l’invitant sur leur couche d’écume.

Les roches ont volé ses couleurs au soleil !

 

Tel un acte de chair, la prière sans âge

Mariait l’âme indienne au lieu surnaturel,

Révélateur d’un rêve à la bouche sauvage

Qu’on nomme Yellowstone, abîme intemporel.

 

La mémoire vacille au rythme de la danse ;

L’aigle et l’ours imités par le corps du chasseur,

Sous l’immense parure agitée en cadence :

Volent plumes et poils, cailloux porte-bonheur !

 

Homme déraciné, chaque instant, j’imagine

Le chant de mes aïeuls autour du feu tribal,

Le troupeau de bisons broutant, dès l’origine,

Quelques lambeaux d’aurore au timbre de cristal.

                                                          

Tiré de mon recueil "Ces lumineux voiliers de l'âme"

    Péruvien

  

Je viens de ce pays qu’étire l’océan    

Sous le fin paréo de l’équateur mythique.

Une dernière offrande à ma terre d’antan

Permit de célébrer mon départ en musique.

 

J’ai quitté mes amis, éleveurs d’alpagas,

Fils de l’Altiplano sous l’étoile prônée,

Pour aller habiter les nouvelles sagas

D’un sol européen signant ma destinée.

 

La palette des dieux brillant comme un été

Par le regard ému de la neige éternelle,

Se mirait en mes yeux pêcheurs de vérité

Que livrait aux Anciens la Nature charnelle.

 

De la barque amarrée aux îles de roseaux,

J’ai contemplé mon lac, tendre époux de la lune ;

C’est la dernière fois que je touchais ses eaux,

Croyant me protéger de la moindre infortune.

 

Contrée où les forêts sauvèrent, des pilleurs,

Les antiques cités, pendant que les vallées,

Grâce au condor sacré, rêvaient de jours meilleurs,

Je t’emporte avec moi sur mes tempes hâlées.

 

Prêtresse encor vouée au culte du soleil,

La mémoire du sang parlera dans mes veines,

Citant des mots incas ciselés de vermeil

Et d’or trouvés au fond des tombes péruviennes.

 

Alors, loin de mon toit, j’ouvrirai grand les mains

Pour fleurir votre église aux âmes disparues,

Et je ne survivrai de nombreux lendemains

Qu’en jouant de la flûte, au détour de vos rues.

 

Tiré de mon recueil "Comme un frisson d'organdi"

  Au pays Navajo   

 

Au pays Navajo, quand tu t’endormiras,

Sous les plumes du cercle attrapeur de beaux rêves,

Un géant de grès rouge, aux bras comme des glaives,

Défendra le sommeil où tu te berceras.

 

Là, je te rejoindrai, moi l’oiseau de passage,

Ivre de plaisirs vains et de vols sans retour.

Mon aile de turquoise aura caché le jour

Dont les esprits mauvais noircissent le message.

 

Sur les sables brûlants, les dieux ont dessiné

Ton visage sauvé des légendes perdues

Pour dévier mon regard des rives défendues

Et me rendre aussi pur qu’un tendre nouveau-né.

 

Mes baisers rougiront ton front de blanc satin ;

Reviendra l’harmonie aux voix de sources fraîches,

D’un geste affectueux, baigner tes longues mèches

Que les braises du vent frôlaient chaque matin.

 

La danse du chamane, au milieu de la nuit,

Pourra voir l’horizon s’allonger sur ta couche

Puis tremper ses couleurs au souffle de ta bouche :

L’infini ravivé nous unira, sans bruit.     

                                                          

Tiré de mon recueil "Derrière l'éventail de plumes"

    Née en Inde


Indienne je suis, aujourd’hui telle hier,

Sous le joug masculin, courbant ma nuque brune,

Au lourd chignon natté de jasmin et de lune,

Dont le chant de cristal sait reposer ma chair.

   

Dès son premier regard, furtif, noyé de brumes,

Le soleil enjôleur ceint mon front irisé

Comme plume de paon dans le jour tamisé,

Et je subis sans mot l’empire des coutumes.

   

Avant de préparer l’extrait de tamarin,

A l’eau de riz je peins le seuil de la demeure,

En bienvenue aux dieux que ma démarche effleure,

Pareille au glissement d’un cygne riverain.


D’un point entre mes yeux, le vermillon délivre

Les vertus de Shiva, lorsque dansent mes mains,

Aux rythmes éprouvants des labeurs inhumains

Qui dessèchent mon corps assuré de revivre.


Si je ne connais pas le parfum du loisir,

Tout enfant j’apprenais l’odeur de la cannelle,

Les secrets du gingembre et de la citronnelle,

Pour que l’époux promis savoure le plaisir.


Et le soir, de ma peau que les bijoux butinent,

Je masse au lait d’amande un fils tant désiré,

M’endormant sous le vent de santal mordoré,

Dans mon sari soyeux où les astres cheminent.

 

 Tiré de mon recueil "Passagère du vent"

Le vieil homme de la contrée de Nang Jing 


En lisant l’avenir dans le regard de l’onde,

Sillons de la rivière à ses rides, pareils,

Il ouvre sur la vie à l’humeur vagabonde

Les yeux d’un petit fils où flottent les soleils.

  

Pour l’aider à gravir les marches de l’enfance

Qu’un vert-rizière baigne au rythme des moussons,

Le vieil homme Shi Zu transmet la connaissance :

Comprendre la nature en ses moindres frissons.

  

Bananiers, longaniers, bambous et pamplemousses

Sur l’éventail ouvert des monts cachant les Dieux,

Racontent au bambin les embrassades rousses

Liant la terre, l’eau, de serments radieux.

  

Dans la maison commune hébergeant vingt familles,

Forteresse d’argile enroulée à leur sort,

L’ancêtre a raccroché binettes et faucilles,

Voulant rester auprès du berceau qui s’endort.

 

Deux têtes à l’abri d’un seul chapeau conique

Explorent le présent sous l’aile du passé,

Les rires enlacés dans une humble musique.

De ses bras, le grand-père offre un nid balancé.

  

Sur le front de l’aïeul, ce babil des jours tendres

A le reflet du jade ou la senteur du thé ;

Tels ces lotus dessus l’étang des salamandres,

Enfin les premiers mots naissent d’un goût fruité !

 

Lorsque la nuit descend sur la paille du songe,

Ils attendent sans bruit, l’instant au bord des cils,

Le sampan de l’étoile où le sommeil s’allonge

Grisé par le gingembre aux arômes subtils.

 

  Tiré de mon recueil "Passagère du vent"

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    Fille Ouzbèque

 

Un jour, tu partiras vivre sous la charpente

Que le garçon choisi bâtira de ses mains,

Avec le peuplier planté quand vint, sonnante,

L’heure de sa naissance, au retour des jasmins.

  

A l’ombre des mûriers, tu fais courir l’aiguille

Dont les cheveux brillants allument la couleur

Au fil d’un suzani* qu’au pays, chaque fille

Tend sur son lit d’épouse en signe de bonheur.

  

Afin de proclamer la chute des ténèbres,

Tu broderas un coq emplumé de soleil,

Ou l’arbre protecteur des poèmes célèbres,

Souhait de fertilité pour tes seins en éveil.

  

Lorsque la steppe étend à l’infini ses laines,

Ton oasis fleurit dans le clan familial.

Donne l’eau de l’aiguière aux paumes souveraines

Des aïeux respectés pour leur passé loyal.

  

Flotte sur leur mémoire un vent de caravane ;

La route de la soie ira jusqu’à leur mort.

Richesses d’Orient, caprices de sultanes,

Dans tes contes d’enfants, leur portaient réconfort.

 

Écrivaine d’un songe oublié sous la treille,

Invente une autre histoire où les ans te diront

La douceur d’être mère, à nulle autre pareille,

Dès qu’un poupon reçoit un baiser sur le front.

  

Majolique indigo, céramique turquoise,

Les bleus de Samarcande ont baigné, dans ta voix,

Ces longs chants du désert que la flûte apprivoise.

Sous leurs gestes d’azur, souvent je te revois.


 Suzani* : tissu décoratif brodé à la main

  

 Tiré de mon recueil "Sur les ailes des mots"

                Porteuses d'eau

 

Chasseresses du fond de mes yeux subjugués,

Dès que le petit jour emplit de bleu ses graines,

Vous réveillez d’un pas mes quatrains fatigués,

Sous l’envol des saris vers des pistes sereines :

  

Elles mènent à l’Eau, cet élément divin,

Principe de la vie et réponse sacrée

A la quête mystique au-delà du ravin,

Aux besoins du logis dans la poussière ocrée.

  

Les oiseaux de vos mains s’envolent de mon texte,

Se posant sur la jarre au-dessus de vos fronts.

Le fruit d’or d’une lèvre apporte le prétexte

D’évasion soudaine à mes labeurs poltrons.

  

Quand les pots sont remplis du précieux liquide,

Les rires et les mots, calices de l’instant,

S’amenuisent alors, comme empreinte timide

De la gazelle enfuie, au sable, palpitant.

  

Si vous disparaissez en courbes sensuelles,

Honorant d’un salut les images des dieux,

Il pleuvra sur mon cœur des essences cruelles :

Jasmin et patchouli semblent insidieux.

 

Moissonneuses d’azur pour mes chansons moroses

Qu’un joueur de  « sitar » essaiera d’égayer,

Vous suivez du regard mille cerfs-volants roses.

Ni foudre, ni démon, ne peut vous effrayer.

  

De retour dans vos murs animés d’arabesques,

Vous ondoierez l’enfant, pour, symboliquement,

Insuffler la vigueur de « karmas » pittoresques.

Vous garder sous la plume, apaise mon tourment !

 

 

 Tiré de mon recueil "Passagère du vent"

     New York          

 

Cité de nos futurs émergeant du silence,

Comme un envol d’oiseaux sur l’aube de nos fronts,

Au jour miraculeux, ton âme se balance,

Le long de la rivière aux brillants ailerons.

 

Dans un bourdonnement qui ne cesse la nuit

Par l’océan câlin recouverte de voiles,

Tes falaises de verre où chaque moment luit,

Affectueusement, retiennent les étoiles.

 

Coule un peuple vaillant de toutes les couleurs,

En tes veines d’espoir, en ton regard de flamme.

Après la tragédie, apaisant les douleurs,

Géante aux mains d’acier, tu livres ton sésame :

 

Un vent de liberté pour précéder ton pas,

Sur tes flèches d’azur, un luxe d’énergie,

Entre tes gratte-ciel, un refus du trépas,

Cela déclenche, en nous, l’éternelle magie.

 

Ne crains pas, ô New York, l’oubli de ton passé,

Dans ta course au progrès d’amazone des nombres,

Car le temps sauvera d’un sommeil commencé

Ton cœur de brique rouge endormi par les ombres.

 

Dans mon rêve pour toi, de retour au bercail,

Je me demande encor où va ce taxi jaune,

Peut-être à Central Park, la pelouse en chandail,

Cet automne étalant des dorures d’icône.

 

 Tiré de mon recueil "Dans le secret de mes silences"

                    Mississipi

                            

                     (J’étais un esclave… )

 

Lorsque mon chant d’esclave appelle ton brouillard

Qui suspendra l’ouvrage en repos bénéfique,

Dans la force de l’âge, ayant l’air d’un vieillard,

Sur les champs de coton, mon sang devient musique.

 

Prendre pour ciel de lit, si la lune m’attend,

Le chêne centenaire époussetant ses franges,

Fera croire à mon rêve au regard trop distant

Qu’il est des jours meilleurs, sur les ailes des anges.

 

Pour les indiens Natchez, alors Père des Eaux,

Tu mûrissais les fruits sur la berge escarpée,

Dans le balancement de tes forêts d’oiseaux.

Aujourd’hui, serre-moi dans tes bras d’épopée !

 

Souffleras-tu demain ce vent de liberté

Qui donnera la joie à mes enfants sans rire

Et les jeux éblouis d’un tout premier été

Que chacun d’entre nous, depuis longtemps, désire ?

 

Tes méandres suivront le vol des cormorans,

Mes yeux s’embraseront au creux d’un nid de rides,

Par le secret espoir d’échapper aux tyrans,

À travers les bayous et leurs cyprès humides.

                                                          

Bayous : ruisseaux et marécages qu’alimente le Mississipi, en Louisiane.

 

Tiré de mon recueil "Dans le secret de mes silences"

Apprenti-moine à Luang Prabang

 

Dans la main du Mékong, s’étire la cité

Comme un chat aux yeux d’or pailletés de pagodes.

Sa pelote de brume offerte à la clarté,

Déroule la journée en calmes épisodes.

 

Avant l’aube d’encens, Pouvannarath reçoit

La quête du fidèle, un bol de riz, des mangues,

Cet unique repas qui dans l’ombre déçoit

Son appétit d’enfant aux pommettes exsangues.

 

Sur les pas de Bouddha jalonnés de lotus,

Il a quitté sa mère, à la mousson venue

Ouvrant le monastère aux parfums des humus

Échappés du hamac d‘une averse charnue.

 

Pour annoncer le temps d’abolir le désir,

L’heure en chaussons de soie a fermé son ombrelle

Et la robe safran peut s’user à loisir,

Sur les bancs endormis dans une ritournelle.

 

Répétant les mantras et les textes sacrés,

Le jeune bonze apprend à n’offenser personne.

La pluie aux voiles bleus, de ses ongles nacrés,

Pianote un air couvrant cette voix qui ronronne.

 

Le regard se remplit, du matin jusqu’au soir,

Car le fronton du temple est un livre d’images

Où le Ramayana*, légende pour l’espoir,

Raconte maints héros triomphant des orages.

 

Puis le regard frémit, premier signe d’amour,

Au passage innocent d’une blonde étrangère.

Demain, Pouvannarath guettera son retour,

A l’ombre de l’attente augmentant le mystère.

 

Lorsque le crépuscule à la peau de satin

S’approche du sommier imbibé de fatigue,

Aux bercements des nuits, tel un rêve lointain,

Le vide médité de l’offrande navigue.

 

Ramayana* : épopée de la mythologie hindoue

 

 Tiré de mon recueil "Dans le regard des jours"

              Birmane

  

Au rythme du soleil, aux bercements des lunes,

Le temps inépuisable accompagne ses pas.

Drapé dans le vieil or d'offrandes opportunes,

Il soulage les peurs à l'ombre des stupas.

 

Comme une libellule osant passer le fleuve,

Sans bruit, Nupayala combat la pauvreté.

Le courage grandit, lotus blanc sur l'épreuve,

Un doux sourire invite au partage fruité.

 

Passerelle ivoirine au seuil de la légende,

Ses bras remplis d'encens et d'iris ingénus,

Loin des réalités, tracent une guirlande

Pour le temple vibrant d'espoirs entretenus.

 

Au hasard des marchés, le feu des rubis chante :

C'est le cœur des birmans palpitant sous le sol ;

Nupayala comprend la souffrance tranchante

Des mineurs enchaînés au funeste licol.

 

Elle parle aux esprits des forêts et des sources

Et trouve dans leur voix l'accent de liberté,

Tison réunissant d'innombrables ressources

Tels famille et honneur, puits de sérénité.

  

 Le fard de tanaka* protège son visage

Dont le charme floral naît de grands sentiments.

Dans ses yeux d'Orient, je lis son âme sage,

Eau calme que Bouddha préserve des tourments.

 

Tanaka* : fard protecteur provenant de l'arbre à tanaka.

                   

 Tiré de mon recueil "Passagère du vent"

          Femmes Rabari1

 

Sous un vol de flamants, inventer la couleur

Raconter leur enfance au rythme de l’aiguille,

Leur donnent le pouvoir d’éloigner le malheur,

Ce démon toujours prêt à quitter sa coquille.

 

Puis avec le Divin, vivre en intimité

Dans le bungo2 paré de lignes ondoyantes,

Souvenir de rivière à jamais incrusté

Aux lèvres du désert qui s’ouvrent effrayantes.

 

Attendant père, époux, ces bergers-chameliers,

Sur les bords des marais, partis en transhumance,

Les brodeuses du Kutch3, près des bougainvilliers,

Dessinent un langage au son du fil en transe.

 

La soie et le coton capturent des miroirs

Comme ces éclats d’eau que je goûte à leur âme,

En sèment les tissus pour, ainsi, tous les soirs

Troubler le mauvais œil que le bougeoir enflamme.

 

Désirant aveugler les esprits malfaisants,

Les femmes Rabari cousent sur leurs grands voiles

Les perles de l’amour dont le rouge grisant

S’échappent de leur voix et touchent les étoiles.

 

Résonnent à mon front les bracelets d'argent                      

Que le sable ternit sur les frêles chevilles.

Et je pense aux vouloirs de ces mains voltigeant

Qui sauveront un art transmis de mère aux filles.

 

1- Rabari : Les Rabari sont un peuple de l’Inde vivant principalement au Gujarat et au Rajasthan

2- Bungo : hutte de terre séchée

3- Kutch : pâturages des marais avant le désert

 

Tiré de mon recueil "Meunière de l'instant"

            Vietnamiennes

 

Les femmes du Viêtnam, frêles, toujours présentes,

En profonde symbiose avec le végétal,

Sillonnent la mangrove aux algues apaisantes

Comme de longs soupirs d’encens et de santal.

 

Du soleil à la lune, un vol de chevelures

S’évapore d’un souffle ainsi qu’un« ao-dail »

Et de la ville aux champs, se gardant des brûlures,

Leur regard étiré dépasse l’éventail.

 

Ensemble se ployant sur l’âme des rizières,

En file trottinant sous des fléaux pesants,

Vers des marchés sur terre ou partis en croisières,

Elles sèment leurs voix sur des fleuves grisants.

 

Paniers remplis de fruits sur des têtes altières,

Elles tendent aux gens qui passent les deltas,

Des rires et des mains sous les brumes côtières

Et leurs pas sont bruissants comme des taffetas.

 

Sur pirogue d’osier, sur rêve inaccessible,

Elles balanceront leur corps trop émouvant,

De grands foulards drapés sur leur chapeau paisible

Puis autour de leurs seins pour porter un enfant.

 

C’est en lisant la vie aux rides des visages

Des aïeux respectés, courbés sur les autels,

Qu’elles découvriront la lumière des sages

 Peignant les sentiments de ses crayons-pastels.

 

 Tiré de mon recueil "Sur les ailes des mots"

    Iguaçu  

 

     (Message de la Nature)

 

J’ai donné mes forêts aux peuples de toujours

Et mes galops d’argent dessus les précipices,

Ont ébloui leurs yeux, tout au long du parcours

Qui frissonne d’embruns, des cieux jusqu’aux abysses.

     

Mes brumes, mes soleils s’échappent du berceau,

Par une matinée où commence le monde

Et rejoignent le vol puissant comme un vaisseau

Des toucans lumineux, loin au-dessus de l’onde.

  

Mes longs cheveux tressés d’arcs-en- ciel caressants

Protègent avec soin les étoiles tombées

Des grands paradis verts aux secrets oppressants.

Y jouent les coatis, avec les scarabées.

  

Ruissellent, sous mes pieds, brillant de mille feux,

Ces gemmes qui venaient des trésors d’émeraude.

La jungle, dans mes bras, peut me confier ses vœux

Alors, enveloppés de son haleine chaude.

 

Les voyageurs venus des innombrables lieux

Respirent, aujourd’hui mes notes brésiliennes.

Jadis, dansaient, sans fin, mes tribus et les dieux,

Au rythme furieux de mes eaux diluviennes.

 

                                                 Marilène Meckler

                               Samba   

 

Toi, princesse au grand cœur des favelas grimpantes,

Deviens, en février, l’âme du carnaval ;

Dans un rythme envoûtant, tes pieds nus, sur les pentes,

Ensorcellent les yeux du monde tropical.

 

Avant le tourbillon des couleurs et des plumes,

Le grand Christ Rédempteur te serre dans ses bras.

Guanabara, la baie a caché sous les brumes,

Ses divins camaïeux et les vols des aras.

 

J’aime ta peau brillante au goût de mangue mûre.

Tous les cariocas rêvent de t’enlacer,

Quand ton jupon d’écume, en cachette, murmure,

Au vent d’Ipanema1, des secrets à bercer.

 

Quand tu feras danser les pauvres et les riches,

Petite fiancée au bras du grand Rio,

Tijuaca2 vêtira ses feuillages fétiches,

Pour honorer ta joie, alors, avec brio.

 

Surdos3 et chocalhos se parlent en cadence ;

Roucoulent les cuicas, tintent les agogos.

L’océan fait la fête et la ville s’élance,

Si haut qu’elle pourrait embrasser le cosmos.

 

                                                          Marilène Meckler

 

Ipanema1 : une des plages de Rio de Janeiro

Tijuaca2 : la forêt urbaine de Rio de Janeiro

Surdos3, chocalhos, cuicas, agogos : instruments de musique de la samba